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Exploitation sexuelle en Afrique du Sud : un visage

Reportage et article : Judith Vérines


Les médias sud-africains l’évoquent très peu, sous la forme de faits divers mettant en scène des étrangers, mais n’en déplaise aux xénophobes, l’exploitation sexuelle en Afrique du Sud n’est pas qu’une histoire d’immigration, de mères maquerelles chinoises et de proxénètes nigérians.



Exploitation sexuelle en Afrique du Sud
Exploitation sexuelle en Afrique du Sud
Comme en France, le trafic humain est interdit. La différence réside dans la prostitution, activité aussi taboue qu’illégale et pourtant loin d’être souterraine dans certaines zones urbaines de la nation arc-en-ciel.

Pour aller au fond des choses, un récit emblématique, celui de Ntokozo, 19 ans, prostituée de force à 13 ans, leurrée par des proches, déplacée de la province à la grand-ville...

 

Ntokozo et son fils (Photo Judith Vérines)
Ntokozo et son fils (Photo Judith Vérines)
Les pieds nus : Ntokozo est sud-africaine. Elle vient de Nelspruit au Nord-Est du pays. Sa mère vient de mourir du sida, quand une voisine lui propose de vivre quelques semaines chez elle pour travailler à Johannesbourg, la capitale économique, comme serveuse ou femme de ménage, histoire de rentrer à la maison les poches pleines.

De père inconnu, Ntokozo est alors le souffre-douleur d’une tante tyrannique, l’aînée d’une grande fratrie. Parmi les cinq orphelins, elle est la seule à se rendre à l’école pieds nus. « Manque d’argent », justifie sa grand-mère. Elle a 13 ans.


Avec l’aval de son aïeul, l’enfant s’en va gagner des sous pour la famille. Direction Jobourg en camion. A peine arrivée, sa voisine l’abandonne à l’angle d’une rue, de bon matin, le temps d’aller chercher la clé de sa prétendue maison. Le piège est tendu.
 
 

Ntokozo la fuite
Ntokozo la fuite
La fuite : C’est un homme qui l’aborde quelques heures plus tard, un « dresseur de filles ». Ntokozo se tient à l’entrée d’une maison de passe, La Mimoseraie, à Hillbrow, l’un des cinq quartiers coupe-gorges de la mégapole.


L’homme joue les pères bienveillants en lui offrant un toit. Il la viole dans la nuit sous les cris et les menaces. Elle se réveille à l’aube, un autre homme à ses côtés. Ntokozo comprend que les huit adultes de l’appartement veulent se succéder dans son lit. Par chance, elle réussit à s’enfuir.


Elle se réfugie dans un parc, tôt le matin, et rencontre un jeune homme d’abord tendre, puis violent. Elle le quittera au bout de trois mois, mais pendant ce laps de temps, Ntokozo se lie d’amitié avec l’une des colocataires.

 

Hillbrow Inn l’enfermement
Hillbrow Inn l’enfermement
L’enfermement : Cette nouvelle amie, péripatéticienne, voit en sa beauté et sa jeunesse une manne financière et n’hésite pas à jouer les proxénètes. Ntokozo était censée devenir serveuse dans un hôtel-restaurant, comme cette travailleuse du sexe prétendait l’être. En vérité, ce qui l'attend, c'est une maison close avec interdiction de sortie, de jour comme de nuit. La gamine a du succès. Les hommes défilent. Elle en reçoit 20 le vendredi, 10 ou 15 les autres jours. « Moins de 5 euros la passe, tarif habituel », dit-elle. La totalité de ses revenus va à son « amie » et au propriétaire de l’immeuble. La cellule coûte 15 euros par jour.


Le Hillbrow Inn est une adresse bien connue. Haut de 18 étages, ce lupanar géant ne ferme jamais. Un portillon de supermarché sert même de péage à l’entrée, ne serait-ce que pour un droit de passage. Les policiers ne troublent pas les affaires. Ils se limitent à quelques descentes musclées dans des squats de droguées, sans lumière ni gérant.

 

Ntokozo la rue
Ntokozo la rue
La rue : Nous voici donc un an après le début du cauchemar, quand Ntokozo songe à passer un test de dépistage du VIH auprès des infirmières mobiles de la clinique du quartier. Deux semaines plus tard, le résultat tombe : séropositive.


Elle a 14 ans et s’enfuit une dernière fois, se prostituant dans la rue, « à la merci des mauvais clients et des policiers », précise-t-elle.


Ntokozo ne se souvient même plus du nombre de viols qu’elle a subis ! Elle n’est pas un cas isolé. A cette question délicate, bon nombre de ses collègues répondent de but en blanc « Oh !, une quarantaine, je dirais ». Tout le monde sourit, comme si c'était déjà gentil de s'en soucier, mais le cœur n'y est pas.

 

Ntokozo hors-la-loi.
Ntokozo hors-la-loi.
Un statut de hors-la-loi : Prostituée malgré elle, prise dans un engrenage, Ntokozo appartient à la classe des hors-la-loi.


La prostitution est illégale en Afrique du Sud et certains policiers profitent de cette pénalisation pour exercer un affreux chantage. « Il y en a qui vous violent, d'autres refusent de vous laisser porter plainte pour viol, pour vol, pour tout », déplore Ntokozo.


« Vous êtes une prostituée, vous l’avez cherché, vous comprenez ? On peut tout vous prendre, votre argent, votre corps, vous ne valez rien et bien sûr, personne ne vous protège contre les mauvaises rencontres. L’un de mes clients était un violeur récidiviste, je ne l’ai su que trop tard, il m’a emmenée dans un jardin public, menacée avec un revolver, violée, puis laissée là sans argent ni vêtements, j’ai eu honte », maugrée-t-elle, encore angoissée.

 

Ntokozo victime fantôme
Ntokozo victime fantôme
Des victimes fantômes : Selon le dernier rapport du Secrétaire général des Nations Unies sur la traite des femmes et des filles daté du 2 Août 2010, seuls 55 pays ont fourni des renseignements sur ce sujet et l'Afrique du Sud n'en fait pas partie.


L’Organisation Internationale pour les Migrations ne nous éclaire pas plus puisqu'elle n’avance aucun chiffre dans la région, détectant simplement des « tendances au trafic humain » depuis  la Coupe du Monde de Football 2010.


La justice locale n’aide en rien les organisations internationales. Seules quelques affaires d’exploitation sexuelle sont jugées par les tribunaux sud-africains. D’ailleurs, ces condamnations ne débouchent pas toujours sur des peines de prison ou de fortes amendes, ce qui n’émeut absolument pas la presse nationale.
 
 

seconde évasion
seconde évasion
Un premier vivier : Cela dit, en dehors de toute donnée chiffrée hasardeuse, à force de visiter des « immeubles de passe » et de consulter le milieu associatif, on constate qu'un grand nombre de filles sont zimbabwéennes, qu'il y a quelques Mozambicaines, une poignée d’Européennes et d’Asiatiques, mais surtout que « les campagnes sud-africaines, dans leur ensemble, restent le premier vivier », comme le souligne Babalwa Makawula, co-fondatrice du centre d’accueil qui s'est occupé de Ntokozo juste après sa seconde évasion.

 

Enquête et article de Judith Vérines
09/05/2011
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